Que reproche exactement l'AFM aux labels ?

L'American Federation of Musicians ne conteste pas le droit de Suno et Udio à exister, et elle ne poursuit d'ailleurs aucune des deux entreprises d'IA. Le 5 juin 2026, le syndicat a porté plainte devant le tribunal fédéral du district Sud de New York contre Universal Music Group, Warner Records et Atlantic Records, avant d'amender sa plainte le 24 juillet pour préciser sa cible. L'argument est contractuel, pas une histoire de droits d'auteur : l'AFM affirme que les labels ont violé le Sound Recording Labor Agreement, leur convention collective, en licenciant des catalogues bâtis sur les prestations de leurs membres à Suno et Udio pour l'entraînement et la génération par IA, sans jamais en informer les musiciens ni leur verser un centime.

Cette distinction est au cœur de l'affaire. Sony Music n'a jamais transigé avec l'une ou l'autre de ces IA et poursuit de son côté sa propre action en contrefaçon de 4,5 milliards de dollars contre elles, un combat sur la question de savoir si les plateformes ont volé la musique. Ici, le sujet est différent : un conflit du travail sur la destination de l'argent une fois que le label a décidé d'empocher.

Qu'est-ce qu'un "nouvel usage", et pourquoi cela s'applique-t-il ici ?

Le SRLA contient depuis longtemps une clause de "nouvel usage" : quand un label réutilise un enregistrement pour autre chose que sa sortie d'origine, il doit un nouveau paiement aux musiciens qui y ont joué. Le résumé de l'affaire publié par l'AFM cite un précédent : quand les labels ont commencé à licencier de la musique pour des jeux vidéo, aucun tarif spécifique n'existait non plus pour cet usage, et l'industrie l'a pourtant traité comme un nouvel usage nécessitant notification et paiement. Pour le syndicat, entraîner un modèle d'IA, ou laisser ce modèle générer de nouveaux titres dérivés d'un catalogue, relève exactement du même type de réutilisation, simplement automatisée et à une échelle qu'aucun contrat de jeu vidéo n'a jamais atteinte.

Universal et Warner ont riposté sur le plan procédural plutôt que de céder sur le fond, demandant le rejet de l'affaire et la suspension de la discovery pendant que la question centrale, celle de savoir si l'article 21(a) du SRLA couvre bien les licences IA, est plaidée. Le 17 juillet, l'AFM s'est formellement opposée aux deux demandes. Selon les dernières pièces du dossier, le juge Edgardo Ramos ne s'est pas encore prononcé.

"Les labels ont construit des accords IA à plusieurs millions de dollars sur le dos de nos membres, et les artistes dont le travail d'une vie a alimenté ces technologies n'ont pas touché un centime."

Où est vraiment passé l'argent des licences ?

C'est la chronologie qui donne du poids à l'argument de l'AFM. Universal a réglé son litige en contrefaçon avec Udio en octobre 2025 et signé un accord de licence pour une future plateforme d'IA. Warner a fait de même avec Udio le mois suivant, puis avec Suno quelques jours plus tard, Suno récupérant au passage la plateforme Songkick de Warner dans le cadre de l'accord. Ces deals ont réglé l'exposition juridique des labels et ouvert de nouvelles lignes de revenus adossées à leurs catalogues, des catalogues construits par des batteurs, des guitaristes, des choristes et des arrangeurs sous contrat syndical. Selon l'AFM, aucun de ces revenus, ni la notification exigée par le SRLA, n'est arrivé jusqu'aux musiciens dont les prestations entraînent aujourd'hui les modèles. UMG affirme rester attaché à une résolution par la négociation en cours ; Warner a qualifié la procédure d'"action improductive" tant que les discussions se poursuivent.

Pourquoi cette affaire dépasse-t-elle un tribunal de New York ?

Ce dossier teste si des conventions collectives vieilles de plusieurs décennies, écrites pour les rééditions et les synchros de jeux vidéo, s'appliquent réellement à l'ère de l'IA, ou si un label peut licencier un catalogue entier à un modèle génératif en considérant les prestations sous-jacentes comme étrangères à l'accord. Si l'AFM gagne, chaque major ayant signé avec Suno ou Udio devra identifier et payer rétroactivement les musiciens des enregistrements concernés. Si elle perd, les clauses de "nouvel usage" se retrouveront nettement affaiblies dans toute l'industrie, au moment même où les licences IA deviennent la plus grosse nouvelle source de revenus des labels depuis dix ans.