Qui empoche vraiment l'argent quand le monde entier débarque pour la techno ?
Detroit a inventé cette musique, et la ville commence enfin à le dire tout haut. En mai, la maire Mary Sheffield a signé un arrêté faisant du 18 au 25 mai la Detroit Techno Week officielle, calée sur Movement, le festival que Paxahau organise à Hart Plaza depuis plus de vingt ans. Movement rassemble environ 90 000 personnes sur le week-end du Memorial Day et injecterait quelque 20 millions de dollars dans l'économie locale. Comme l'a dit le festival, depuis plus de vingt ans il accueille des gens des quatre coins du globe venus vivre le cœur battant de la Techno City.
Voici ce qu'on n'écrit sur aucune banderole. Cette musique a été bâtie dans les années 1980 par des Noirs de Detroit, parmi eux Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson et Eddie Fowlkes, qui ont imaginé un futur sonore inclusif et équitable depuis une ville que le reste du pays avait abandonnée. Des décennies plus tard, la plupart des DJ les mieux payés de la planète sont blancs, et une bonne part de l'argent que génère la techno quitte la ville avec les promoteurs et les visiteurs. Mike Banks, d'Underground Resistance, l'a dit sans détour en éconduisant d'abord une chercheuse : les gens venaient à Detroit, repartaient avec le savoir, et ne rendaient rien.
Qu'est-ce que Tec-Troit fait autrement ?
Quelques semaines après le rangement des banderoles de la Techno Week, un événement bien plus modeste défend l'inverse. Tec-Troit, fondé en 2011 par Raul Rocha, se tient du 26 au 28 juin et l'entrée est gratuite. L'affiche est presque entièrement locale, à la rare exception cette année d'A Guy Called Gerald, qui joue aux côtés de Mike Banks en personne. On y est moins devant un produit que dans une réunion de famille : ateliers de DJ, cours de danse, et une volonté affichée d'amener les gamins de Detroit dans la salle pour que la génération suivante apprenne le métier de ceux qui le vivent encore.
C'est tout l'enjeu. Movement vend la ville au monde. Tec-Troit essaie de garder la ville à l'intérieur de la musique. L'un est une exportation. L'autre, un entretien.
Les touristes viennent à Detroit pour une chose rare : une scène vivante où les créateurs et leurs communautés sont encore présents. Reste à savoir ce qu'ils laissent derrière eux en repartant.
Pourquoi s'en soucier si on n'est pas de Detroit ?
Parce que chaque scène électronique de la planète est devenue le produit touristique de quelqu'un, de Berlin à Ibiza en passant par Lagos, et que Detroit n'est que le cas le plus net. L'écart entre ceux qui ont fait la musique et ceux qui en vivent y est plus large, et bien mieux documenté, que presque partout ailleurs. La solution n'est pas de culpabiliser et de rester chez soi. C'est de programmer et de payer correctement les artistes locaux en première partie, de financer les ateliers et les programmes pour la jeunesse qui font respirer une scène, et de nommer les pionniers au lieu de traiter une ville comme un décor. Detroit a déjà écrit ce mode d'emploi. Le reste du monde refuse juste de le lire.



