Comment un groupe hôtelier de Dubaï s'est-il retrouvé propriétaire de la plus grande salle de Brooklyn ?

Le chemin mérite d'être tracé, parce qu'il dit tout sur là où circule réellement l'argent dans l'industrie de la nuit.

Avant Gardner a ouvert vers 2018 au 140 Stewart Avenue, East Williamsburg, et s'est rapidement imposé comme le plus grand espace outdoor de New York, avec une jauge de 5 300 personnes connue du monde entier sous le nom de Brooklyn Mirage. À son apogée, le Mirage accueillait les plus grandes têtes d'affiche sur un plateau capable de rivaliser avec les plus grandes scènes de festival européennes. Puis la structure a fini par craquer. Violations de sécurité répétées, problèmes avec le Department of Buildings, pression financière d'une exploitation à grande échelle à New York : la direction a finalement jeté l'éponge. Avant Gardner a déposé le bilan en 2025.

Les actifs sont passés au créancier Axar Capital, qui les a rachetés pour environ 110 millions de dollars lors de la procédure de faillite en octobre 2025. Trois mois plus tard, aux alentours du 1er janvier 2026, FIVE Holdings est entré dans la danse.

FIVE Holdings est un groupe hôtelier basé à Dubaï, conduit par son fondateur et président exécutif Kabir Mulchandani. En 2023, FIVE a racheté le groupe Pacha dans sa globalité pour environ 302,5 millions d'euros, absorbant le club phare d'Ibiza et les droits mondiaux de la marque. En septembre 2025, FIVE a levé 460 millions de dollars pour accélérer son expansion dans le secteur de la musique live, selon Pollstar. Brooklyn était la prochaine cible.

Après une rénovation de fond menée à partir de janvier 2026, avec des travaux de démolition dès février, la salle a reçu son certificat temporaire d'occupation vers le 1er-2 juin 2026. La scène extérieure fonctionne en saison jusqu'en octobre ; the Great Hall (intérieur, 2 500 places) est ouvert toute l'année.

Qui est-ce qu'ils bookent, concrètement ?

C'est là que les choses deviennent intéressantes. FIVE aurait pu jouer la sécurité avec une programmation commerciale et rentabiliser plus vite. À la place, la programmation du week-end d'inauguration est vraiment crédible.

Michael Bibi est à la tête de l'affiche samedi 20 juin (22h-4h), avec Skream et FLETCH en soutien. Bibi est un producteur et DJ londonien, né le 23 juin 1990, co-fondateur de Solid Grooves (lancé en 2015 avec PAWSA), un artiste de tech-house avec un vrai parcours underground sur des labels comme Repopulate Mars et Elrow. Son morceau "Hanging Tree" en 2018 l'a fait connaître plus largement ; les DJ Awards 2019 l'ont sacré meilleur DJ Tech House. Ce n'est pas un nom de crossover. Sa présence ici est un message.

Black Coffee prend la tête d'affiche dimanche 21 juin (20h-2h), avec Shimza et Samm. Black Coffee, né Nkosinathi Innocent Maphumulo le 11 mars 1976 à Umlazi, KwaZulu-Natal, Afrique du Sud, a remporté le Grammy du meilleur album Dance/Electronic en 2022 pour "We Dance Again." Son label Soulistic et son Afropolitan House, bâti sur la deep house, les percussions africaines, le jazz et le R&B, en font l'une des figures les plus respectées de la scène mondiale. Sa résidence du samedi soir au Hï Ibiza est à sa 8e année consécutive en 2026. Le dimanche est complet.

Avant l'inauguration officielle, la salle avait déjà testé ses installations : DJ Rampa de Keinemusik s'est produit le 13 juin pour un événement "Unlocked" ; le 14 juin, une block party avec Evan Mock.

Qu'en est-il des gens qui ont perdu de l'argent quand le Brooklyn Mirage a fermé ?

FIVE Holdings a proposé environ 3,1 millions de dollars en bons d'achat aux détenteurs de billets dont les remboursements n'avaient pas abouti suite aux annulations du Brooklyn Mirage. Des bons, pas du cash. Si ça relève du geste sincère ou d'une manœuvre de communication bien huilée pour adoucir l'arrivée dans le quartier avant une grande inauguration, chacun se fera sa propre opinion. La salle qui a failli ces acheteurs fonctionnait sous une direction complètement différente, mais le visuel reste fort : nouveau propriétaire, nouvelle structure juridique, et un fonds de 3,1 millions qui fait aussi office d'acquisition de clientèle.

La structure capitalistique, ça change quelque chose, ou c'est juste la musique qui compte ?

C'est là que réside la vraie tension au cœur de cette histoire. D'un côté, le retour de la marque Pacha à New York peut se lire comme une bonne nouvelle : une salle qui partait à la dérive est de nouveau entre des mains capables, la programmation du week-end d'inauguration montre un respect authentique pour la scène, et l'ampleur de l'investissement, un bâtiment entièrement reconfiguré en moins de six mois, suggère un engagement sur la durée plutôt qu'un coup à rentabiliser vite.

De l'autre, un conglomérat hôtelier mondial basé à Dubaï, qui exploite aussi des hôtels et des restaurants et a levé presque un demi-milliard pour développer son pôle musique live, détient désormais les clés de la salle la plus importante de Brooklyn. C'est un glissement structurel dans le contrôle des infrastructures dont dépend l'underground. Pacha n'est pas un promoteur indépendant à taille humaine. C'est une marque qui opère à Ibiza depuis les années 1970, rachetée pour 300 millions d'euros, désormais adossée à un fonds de croissance de 460 millions. La communauté ne gouverne pas ce lieu. Un conseil d'administration à Dubaï le fait.

"Après l'effondrement du Brooklyn Mirage, Pacha promet une expérience de vie nocturne de premier plan. Peut-il tenir ?" (Gothamist, juin 2026)

Que ça soit acceptable, problématique, ou quelque part entre les deux, la scène est sur le point de le découvrir sur la piste ce week-end.