Demandez à un programmateur pourquoi la scène principale d'un festival fait tourner les DJ par blocs de soixante-quinze minutes: il vous parlera de rotation, de paliers de billetterie, de faire circuler le public entre les scènes. Demandez à Ricardo Villalobos pourquoi il a un jour joué près de huit heures au Fabric à Londres, et la réponse est tout autre: certains morceaux ne commencent à prendre sens qu'après deux heures de contexte posé en dessous.
Voilà la vraie ligne de fracture dans la house et la techno aujourd'hui, et elle est rarement nommée directement. Ce n'est pas l'ancienne garde contre la nouvelle, ni l'analogique contre le numérique. Ce sont deux produits totalement différents vendus sous le même mot, DJing, et un seul des deux peut vraiment créer le genre de connexion pour lequel ce genre musical a été inventé.
Qu'est-ce qu'un long set permet vraiment de faire?
La réputation marathon de Villalobos n'était pas un gadget, c'était une méthode de travail. Ses sets lors d'événements Cocoon et au Fabric sont devenus légendaires précisément parce qu'il utilisait les heures supplémentaires pour ralentir, répéter, laisser un seul groove s'installer jusqu'à ce que la salle cesse même de remarquer que le temps passait. Un créneau d'une heure force un DJ à monter tôt et souvent, faute de marge pour faire autre chose. Un créneau de huit heures lui permet d'ignorer complètement le pic pendant les trois premières heures si la salle n'en a pas encore besoin.
DJ Harvey décrit le même mécanisme depuis l'autre côté de la cabine. Jouer six, huit ou dix heures lors de ses soirées Sarcastic Disco à Los Angeles lui laisse la place de commencer très ambient, de construire plusieurs pics distincts au fil de la nuit, de purger délibérément le dancefloor puis de le relancer, plus d'une fois. Il l'a dit sans détour: il se voit comme un chef qui sert un long repas, pas un plat unique. C'est tout simplement une phrase qu'aucun DJ ne peut prononcer à propos d'un set festival de soixante minutes: la structure ne laisse place à aucun creux, encore moins à plusieurs.
«Tu peux commencer très ambient et monter vers un pic, puis purger le dancefloor et le relancer, plusieurs fois au cours d'une nuit.»
Pourquoi les sets de clôture deviennent-ils justement la légende?
Regardez où se sont réellement produites les soirées les plus mythifiées du genre: pas au créneau d'ouverture de 21h, celui de clôture. Les soirées de clôture Cocoon de Sven Väth, historiquement organisées à l'Amnesia à Ibiza, reposent exactement sur cette idée: une session after qui court de minuit jusqu'en plein jour, avec Väth lui-même aux commandes de la seconde moitié. Tout l'intérêt d'un set de clôture, c'est que le DJ ne se bat pas pour du temps de scène contre six autres noms sur l'affiche. Il n'y a qu'une seule relation dans la salle: le DJ et quiconque danse encore à 9h du matin.
Ce n'est pas non plus un hasard si c'est là, précisément, que naissent les histoires les plus racontées du genre: le morceau qui a fait pleurer une salle au lever du soleil, les deux heures où personne n'a regardé son téléphone. Rien de tout cela n'arrive dans un set de soixante minutes calibré pour tenir un planning de festival. Ça arrive quand un DJ reçoit la seule ressource qu'un créneau festival ne peut structurellement pas offrir: assez de temps pour que la salle oublie qu'elle est gérée.
Le créneau festival court est-il vraiment mauvais?
Pas intrinsèquement, et c'est là que le débat devient plus intéressant qu'un simple ancien-contre-nouveau. Un créneau serré récompense une autre compétence: frapper fort, vite, et partir avant que l'énergie ne retombe. C'est un vrai savoir-faire, et beaucoup de DJ sont franchement meilleurs à cet exercice qu'à la montée lente. Le problème, c'est une industrie qui a tranquillement décidé que le créneau court est le seul format qui mérite un cachet de tête d'affiche, tandis que le long set est traité comme un numéro de nostalgie réservé aux scènes de fin de nuit. Les deux formats sollicitent des muscles complètement différents. Ne réserver que l'un des deux, à grande échelle, voilà ce qui érode vraiment la connexion entre DJ et dancefloor, pas la durée d'un set en particulier.
Pourquoi c'est important
Les agences et les acheteurs de festivals standardisent de plus en plus la durée des créneaux selon la logistique, pas selon la musique, ce qui forme discrètement toute une génération de DJ à ne construire que sur des arcs courts. Si le long set disparaît complètement du calendrier des bookings, le genre perd un format qui a produit la plupart de ses nuits fondatrices.
Ce qu'on en pense
Le romantisme autour des sets marathon est réel, mais il ne concerne pas vraiment la durée pour elle-même, il concerne la confiance: un programmateur qui fait confiance à un seul DJ pour tenir une salle toute la nuit plutôt que de couvrir ses arrières avec cinq noms. Ce genre de booking coûte cher et comporte un risque, c'est exactement pour ça qu'il disparaît, et exactement pour ça que les soirées qui le pratiquent encore (une clôture Cocoon, une nuit Sarcastic Disco) ressemblent à des événements plutôt qu'à de simples créneaux.



