Il y a trente ans, Jean-Michel Jarre était déjà une figure tutélaire de la musique électronique, dix ans après l'album qui l'avait imposé comme tel. Aujourd'hui, c'est lui qui ouvre la semaine qui mesure le chemin parcouru par le genre qu'il a contribué à inventer : la 30ᵉ édition de l'Amsterdam Dance Event, du 21 au 25 octobre, où la plus grosse affiche de la programmation ne revient pas à un DJ mais à un Français de 78 ans qui rejoue Oxygène en intégralité à l'AFAS Live.

Le symbole est assumé, et il fait coïncider deux anniversaires. 2026 marque les 30 ans de l'ADE en tant que conférence et festival que toute l'industrie de la house et de la techno traite comme son rendez-vous annuel incontournable, une semaine où tous les bookers, agents et dirigeants de labels de la planète se retrouvent dans la même ville. C'est aussi le 50ᵉ anniversaire d'Oxygène, l'album de 1976 qui a contribué à définir ce que pouvait être la musique électronique avant même que la house ou la techno n'existent comme genres. Jarre ne se contente pas de jouer un set : il a droit à un entretien en keynote à l'ADE Pro, la façon qu'a la conférence de mettre en scène sa propre préhistoire.

Pourquoi programmer un album de 50 ans pour ouvrir un festival qui en fête 30 ?

Parce que les organisateurs de l'ADE se servent de cet anniversaire pour affirmer une forme de légitimité, pas seulement pour faire la fête. Le reste de la programmation 2026 porte le même message sous d'autres formes. « Swan Lake Remixed » prend le Dutch National Ballet, sa Junior Company et l'ISH Dance Collective, et réinterprète le ballet classique avec une musique électronique signée Rik Ronner au Gashouder, une salle pensée pour 4 heures du matin, pas pour Tchaïkovski. L'Orchestre royal du Concertgebouw, l'un des ensembles les plus respectés au monde, joue la Cinquième de Beethoven le soir d'ouverture. Rien de tout cela n'est une programmation club. Tout cela dit à l'industrie culturelle au sens large que la musique électronique a gagné sa place à côté des opéras et des philharmonies.

La musique électronique, tout comme l'ADE, a une histoire, un héritage et un avenir. Je suis tellement heureux de faire partie de cette célébration en 2026.

Ce sont les mots de Jarre lui-même pour présenter sa venue, et ils résument aussi la thèse de l'ADE pour cette année : l'histoire comme argument de prestige.

Est-ce que l'ADE tourne le dos au milieu underground ?

Pas si l'on regarde les chiffres. La programmation anniversaire repose toujours sur le même moteur qui a construit l'ADE à l'origine : plus de 1 000 événements, plus de 3 300 artistes, entre soirées club, showcases en warehouse et plateaux de labels qui n'ont rien à voir avec une philharmonie. Skepta propose une version étendue de « Más Tiempo » au Warehouse Elementenstraat. KI/KI, l'un des noms les plus commentés de la nouvelle techno, enchaîne deux soirs d'un set de cinq heures au Ziggo Dome, une ambition qui n'a rien à prouver à personne en dehors de la scène. En volume, la culture club reste largement majoritaire sur la semaine.

Mais l'attention, elle, ne va pas forcément au volume, et c'est là que se joue la vraie tension de cette édition. Un 30ᵉ anniversaire devrait être le tour d'honneur de la scène qui a construit l'ADE : les promoteurs, les DJ, les labels qui ont transformé une conférence néerlandaise en plus grand rassemblement annuel de l'industrie. Au lieu de ça, le coup d'éclat de la semaine revient à une légende du synthé venue d'en dehors de la house et de la techno, et à une compagnie de ballet. On peut y lire soit une reconnaissance culturelle enfin accordée à la musique électronique, soit l'ADE qui va chercher une validation extérieure dont elle n'a plus vraiment besoin. Les deux lectures tiennent en même temps, et laquelle l'emporte dépend probablement de si l'on est dans la salle pour Jarre ou en train de faire la queue pour KI/KI.

Que se passera-t-il après cette édition 2026 ?

Si ces programmations croisées attirent vers l'ADE un public nouveau, plus âgé ou plus grand public sans effacer la programmation club qui a toujours été sa colonne vertébrale, cette édition deviendra le modèle pour faire vieillir une institution underground de 30 ans sans qu'elle se fige. Si, au contraire, les gros titres continuent d'aller aux noms historiques et aux orchestres pendant que les vrais dancefloors passent au second plan, c'est un vrai coût, et la scène qui a construit l'ADE aura toutes les raisons de le faire savoir.