Qu'ont réellement fait les majors avec l'argent des accords ?
Quand Universal Music Group et Warner Music Group ont attaqué les générateurs musicaux Suno et Udio pour violation du droit d'auteur, ils défendaient un intérêt légitime : les labels possèdent les masters, et ces masters ont servi, sans aucune licence, à entraîner les modèles d'IA. Les labels ont obtenu des règlements amiables aux montants confidentiels. UMG a réglé son litige avec Udio fin octobre 2025. WMG a suivi avec Udio mi-novembre 2025, puis conclu un accord avec Suno quelques semaines plus tard, en acquérant au passage la plateforme de billetterie Songkick dans le cadre de ce deal.
Le problème, selon la Fédération américaine des musiciens, c'est que les labels se sont arrêtés là. Ils ont encaissé l'argent sans reverser un centime aux musiciens et interprètes de session dont les performances constituent la matière première même sur laquelle ces systèmes d'IA ont été entraînés.
Qu'est-ce que l'article 21 et pourquoi est-il central ici ?
La plainte de l'AFM, déposée le 5 juin 2026 auprès du tribunal fédéral du district sud de New York, s'appuie sur une clause précise du Sound Recording Labor Agreement : l'article 21, dit clause « new use » (nouvelle utilisation). Initialement conçue pour les sorties en vidéocassette et les compilations, elle impose aux labels de rémunérer les musiciens de session lorsque leurs enregistrements sont exploités dans de nouveaux contextes commerciaux au-delà de la session d'enregistrement d'origine.
L'argument de l'AFM est limpide. Les labels ont concédé des licences sur leur catalogue à des entreprises d'IA pour en faire des données d'entraînement. Il s'agit d'une nouvelle utilisation commerciale des enregistrements sous-jacents. Les musiciens qui ont joué sur ces enregistrements ont contractuellement droit à une part de ce que les labels ont perçu pour cette nouvelle utilisation.
« Les défendeurs ont protégé leurs propres intérêts et créé une source de revenus considérable, tout en refusant de rémunérer les musiciens dont le travail est injecté dans des machines IA pour en tirer profit. »
Cette formulation tirée de la plainte résume le grief central : les labels se sont comportés à la fois comme propriétaires et comme seuls bénéficiaires d'un catalogue que des milliers de musiciens de session ont contribué à bâtir, enregistrement après enregistrement.
En quoi ce procès est-il différent de tous les autres litiges liés à l'IA ?
La plupart des actions en justice autour de la musique générée par IA portaient sur la question de savoir si les entreprises d'IA avaient violé le droit d'auteur en s'entraînant sur des enregistrements sans licence. Cette question est désormais tranchée pour UMG et WMG : les deux ont obtenu une compensation via des accords amiables confidentiels. Ce procès ne remet pas ce point en cause. Il pose la question de ce qui arrive aux travailleurs une fois que les propriétaires ont touché leur chèque.
L'AFM, conduite par son président international Tino Gagliardi et son secrétaire-trésorier international Ken Shirk, assistés de l'avocat Eyad Asad du cabinet Cohen, Weiss and Simon, engage ce qui s'apparente à une revendication sociale dans le prolongement d'un contentieux en droit d'auteur. Sony Music, qui n'a réglé aucun litige avec Suno ni avec Udio, n'est pas mise en cause.
Si l'AFM obtient gain de cause, le précédent est majeur : tout futur accord amiable sur l'entraînement d'une IA impliquant les grandes majors devra intégrer un calcul de rémunération des artistes en parallèle du montant affiché. Cela remodèle l'économie de chaque négociation dans ce secteur.



