Une biennale construite sur la crédibilité des musées suisses ne quitte pas la Suisse à la légère. C'est pourtant exactement ce que font le Centre d'Art Contemporain Genève et sa Biennale de l'Image en Mouvement (BIM) ce mois-ci : traverser la Méditerranée pour la première fois de leur histoire, et partager l'affiche avec une DJ techno tunisienne.
La 8e édition de JAOU Tunis, du 23 octobre au 22 novembre 2026, est coorganisée par la Fondation Kamel Lazaar, le Centre genevois et la Fondation Art Explora. Son exposition phare, « Becoming the Ocean », installe la BIM dans la Caserne El Attarine, une caserne du XIXe siècle au cœur de la médina de Tunis : la toute première présentation de la biennale sur le sol africain. Seize artistes commissionnés venus d'Afrique, du monde arabe, d'Asie et d'Amérique latine y déploient des œuvres en image en mouvement autour de la migration, de la mémoire et de l'effondrement écologique.
Pourquoi une biennale d'art contemporain a-t-elle besoin d'une DJ techno ?
Parce que JAOU n'a jamais traité la musique comme un simple fond sonore entre deux vernissages. Sa programmation nocturne, baptisée Jaou Nights, transforme le rooftop du Habibi Downtown en club pendant toute la durée du festival, et la tête d'affiche de cette édition est une véritable affiche de club : Deena Abdelwahed, productrice tunisienne de techno et de bass signée depuis 2017 sur le label parisien InFiné, aux côtés de Marwa Belhaj Youssef, Virus2020 et Ko Shin Moon. Aucune d'elles n'est bookée comme touche locale pour un public d'amateurs d'art visuel. Le set de Deena Abdelwahed à Sónar en 2017 avait été distingué par le New York Times parmi les dix meilleurs de l'édition, et son album « Khonnar » (2018) avait reçu une attention sérieuse de Pitchfork et The Guardian pour sa fusion de textures vocales arabes et de rythmiques club saturées. C'est, à l'aune du circuit festivalier européen, une pointure, et JAOU la place au centre de son partenariat artistique international le plus prestigieux à ce jour, pas sur une scène secondaire.
Le programme de concerts séparé de la biennale ajoute une autre référence électronique : la Beyrouthine Liliane Chlela joue le 30 octobre au B7L9 aux côtés de la chanteuse Sara Dziri, faisant entrer la bass et l'électronique expérimentale dans la même affiche qui accueille Yasmine Hamdan et Shabaka.
Le rooftop du Habibi Downtown se transforme en club pendant toute la durée du festival, et la tête d'affiche de cette édition est une véritable affiche de club.
Qu'est-ce que cela signifie pour la scène nord-africaine ?
La scène électronique underground tunisienne, dont le collectif Arabstazy a notamment fait émerger Deena Abdelwahed, bâtit depuis dix ans sa reconnaissance internationale booking européen après booking européen, sortie InFiné après sortie InFiné. Qu'une institution genevoise restructure sa biennale phare autour d'une ville nord-africaine, et confie une partie de cette programmation aux artistes club de la région plutôt que de les caser dans une case « musiques du monde » générique, relève d'une validation d'un autre ordre : cela affirme que la musique de la scène appartient à la même conversation que son art visuel, jugée par les mêmes institutions qui décident de ce qui compte comme culture contemporaine en Europe.
Pourquoi c'est important
Les institutions d'art contemporain mettent rarement la musique club en tête d'affiche plutôt qu'en simple bande-son ; quand l'une d'elles le fait, avec une productrice techno tunisienne plutôt qu'une DJ européenne importée, c'est un véritable signal que la scène électronique nord-africaine est désormais lue par le monde de l'art selon ses propres termes, et non comme une curiosité ethnographique.
Ce qu'on en pense
C'est exactement le type de légitimation dont la scène a besoin et qui est rarement couvert : pas un clip viral, pas une place dans un classement, mais une institution d'un poids culturel réel qui choisit de construire son expansion internationale la plus importante autour d'artistes comme Abdelwahed, et non malgré eux.
FAQ
Quand et où se déroule JAOU Tunis 2026 ? Du 23 octobre au 22 novembre 2026, dans plusieurs lieux de la médina de Tunis, avec l'exposition « Becoming the Ocean » installée dans la Caserne El Attarine.
Qui est Deena Abdelwahed ? Une productrice et DJ tunisienne de techno et de bass, partagée entre la France et la Tunisie, signée depuis 2017 sur le label parisien InFiné, dont l'album « Khonnar » (2018) a été salué par Pitchfork et The Guardian pour sa fusion de textures vocales arabes et de musique club.
Qu'est-ce que la Biennale de l'Image en Mouvement ? Une biennale d'art en image en mouvement basée à Genève, organisée par le Centre d'Art Contemporain Genève ; son édition 2026, accueillie par JAOU Tunis, est la première jamais présentée hors de Suisse.



